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L’histoire est sans pitié pour les économies qui confondent succès passé et garantie d’avenir

Emilio Lado, secrétaire général du Groupement suisse de l’industrie des machines, Opinion paru dans le Temps le 13 mars 2026
16 mars 2026 par
GIM-CH Groupement suisse de l'industrie mécanique, Emilio Lado
Conserver la R&D, l’ingénierie, le pilotage ou le service après-vente, et délocaliser sa fabrication à l’étranger: ce modèle à succès est devenu vulnérable et il faut l’adapter ou s’affaiblir, écrit le secrétaire général du GIM Emilio Lado

La Suisse aime se présenter comme une économie prospère, innovante et fortement ancrée dans les services. Cette image est juste, mais incomplète. Derrière le tertiaire, l’industrie reste un pilier stratégique de la prospérité et de la souveraineté économique du pays. Elle représente environ un quart du PIB, près de 600 000 emplois et constitue la colonne vertébrale de l’ouverture économique suisse. Chimie-pharma, machines, horlogerie ou technologies médicales: ces branches à haute valeur ajoutée fondent la capacité du pays à créer de la richesse, à innover et à peser dans un environnement international de plus en plus concurrentiel.

Or, ce pilier est aujourd’hui soumis à des tensions inédites. Le contexte géopolitique s’est brutalement durci. Guerres, retour du protectionnisme, subventions massives aux Etats-Unis, en Chine ou en Europe: le «logiciel» de l’économie mondiale a changé. Dans le même temps, le franc suisse n’a cessé de se renforcer. Depuis l’abandon du taux plancher en 2015, il s’est apprécié de plus de 20% face à l’euro. Malgré cela, les entreprises exportatrices ont fait preuve d’une résilience remarquable: entre 2016 et 2023, les exportations industrielles ont progressé de 30%.

Une résilience qui a un coût

Le prix de cette résilience, ce sont des marges érodées, une pression constante sur l’investissement et une transformation profonde du modèle industriel. Pour rester compétitives, de nombreuses entreprises ont automatisé, rationalisé… Voire pour certaines d’entre elles, délocalisé une partie de leur production. La Suisse conserve la R&D, l’ingénierie, le pilotage, le service après-vente; la fabrication est quant à elle de plus en plus réalisée à l’étranger. Cette «tertiarisation» de l’industrie est souvent présentée comme une évolution naturelle, voire souhaitable. Elle pose pourtant une question centrale: jusqu’où peut-on perdre de la production sans affaiblir durablement l’ensemble de l’écosystème industriel?

Car une industrie sans usines est une industrie vulnérable. La production n’est pas un résidu du passé; elle est le lieu où s’ancrent les compétences, où se forment les apprentis, où s’opèrent les boucles d’innovation entre ingénieurs, techniciens et opérateurs. Une fois disparue, elle ne revient pas. L’histoire industrielle européenne regorge d’exemples de savoir-faire perdus au nom d’une spécialisation jugée plus «intelligente».

La destruction des emplois

Cette question est d’autant plus cruciale que le secteur tertiaire, longtemps perçu comme un refuge, entre à son tour dans une zone de turbulence. L’intelligence artificielle, la digitalisation et l’automatisation touchent désormais de plein fouet les emplois de services: fonctions administratives, juridiques, financières ou de conseil. Continuer à miser prioritairement sur les services alors que la production industrielle a tendance à se délocaliser est un pari risqué qui fragilise simultanément deux piliers essentiels de notre économie.

Face à ces mutations, la Suisse continue à s’appuyer sur un modèle fondé sur des conditions-cadres solides, ayant prouvé leur robustesse par le passé: stabilité politique, fiscalité modérée, flexibilité du marché du travail, ouverture commerciale. Il est indéniable que ce modèle a fait ses preuves. Mais est-il encore suffisant dans un monde où nos principaux partenaires dopent leur industrie à coups de centaines de milliards? La question n’est évidemment pas de copier ces politiques, mais de reconnaître que la neutralité économique n’existe plus.

Le réveil nécessaire

Des réponses pragmatiques émergent déjà, notamment au niveau cantonal. Le canton de Vaud, par exemple, combine conditions-cadres et soutiens ciblés via Innovaud ou le Fonds de soutien à l’industrie, activé lors de crises majeures. Ces instruments ne visent pas à subventionner en forme d’arrosage, mais à préserver la capacité d’investissement, l’innovation et l’ancrage local de la production.

La vraie question n’est donc pas de savoir si la Suisse doit renoncer à son libéralisme, mais si elle peut se permettre de ne pas l’adapter. Peut-on durablement rester prospère en laissant s’éroder la base industrielle qui finance notre Etat social, nos hautes écoles et notre capacité d’innovation? L’histoire est sans pitié pour les économies qui confondent succès passé et garantie d’avenir.

La Suisse industrielle n’est pas condamnée. Mais elle n’est pas immortelle. Préserver notre prospérité suppose de regarder lucidement la réalité: sans industrie forte, il n’y aura ni services solides, ni souveraineté économique, ni croissance durable. A force de croire que l’on peut tout délocaliser, on finit par exporter aussi sa capacité à décider.