On n'invente rien à partir d'une page blanche sans avoir préalablement affronté la rigueur de l'assemblage, les tolérances capricieuses et la réalité d'un atelier qui tourne.
Quand j'ai cofondé Mecatis en 2007 après trois années formatrices chez Affolter Technologies, mon objectif était clair : revenir en Valais et créer une structure capable d'apporter de l'agilité aux acteurs de la microtechnique et de l'industrie. Mais entre les théories apprises en école d'ingénieur et la réalité d'un bon de commande à honorer, il y a un gouffre que seul le terrain permet de combler.
Pendant 9 ans, de 2007 à 2016, je n'ai pas été un « constructeur de machines de série ». J'ai été un Intégrateur. Et c'est précisément cette période de pérégrination opérationnelle qui a posé les fondations de tout ce que je bâtis aujourd'hui.
Du banc d'essai au nid d'aigle : L'apprentissage de la contrainte
Nous avons démarré dans mon appartement à Sion, avant d'intégrer l'incubateur TechnoArk de Sierre. Mais très vite, la mécanique industrielle exige de l'espace. En 2009, nous avons déniché des locaux atypiques : 340 m² dans l'ancienne usine horlogère ETA à Isérables, perchée à 1 100 mètres d'altitude.
Certains y voyaient une folie logistique. C'était en réalité un laboratoire formidable :
La contrainte d'accès : Le téléphérique Riddes-Isérables servait littéralement d'ascenseur industriel avec sa capacité de charge de 2,5 tonnes. Chaque composant, chaque bâti de machine, chaque armoire électrique devait être pensé en fonction du gabarit et du poids transportable par câble.
L'ancrage horloger et la convivialité : Réinvestir une ancienne usine d'horlogerie créait un lien naturel immédiat avec nos clients, principalement basés dans l'Arc jurassien. Malgré les contraintes d'accès, personne ne restait insensible à ce cadre unique — et cette convivialité atypique au sommet aidait aussi à bâtir des relations de confiance solides.
Le métier d'Intégrateur : Prendre la responsabilité verticale du produit
Un bureau d'études traditionnel livre des plans PDF et souhaite bonne chance au client. En tant qu'intégrateur industriel, nous avons rapidement compris que le client ne voulait pas des dessins : il voulait un système fonctionnel clé en main.
Pendant 9 ans, nous avons touché à tous les secteurs :
La microtechnique et l'horlogerie : Développement et montage de chargeurs de pignons, de lignes de taillage pour Affolter et de sous-ensembles de haute précision.
Les équipements spécifiques : Conception et fabrication de 30 portiques d'accès skieurs connectés pour Téléverbier, Gstaad ou Aspen au Colorado.
La rénovation complexe : Reconstruction complète de plusieures locomotives du Swiss Vapeur Parc du Bouveret.
Ce que l'intégration m'a appris :
Un plan n'est jamais parfait : Si vous ne montez pas vous-même ce que vous avez dessiné, vous ne comprenez pas la souffrance du monteur qui n'a pas la place de passer sa clé de 10.
La pluridisciplinarité est obligatoire : Un problème en atelier est rarement 100 % mécanique. C'est un assemblage de tolérances géométriques, de câblage électrique, de pneumatique, de bruit de capteur et de ligne de code d'automate.
Le risque industriel est réel : Partir d'une feuille blanche pour livrer un prototype fonctionnel sous engagement de délai et de prix exige une gestion des risques chirurgicale.
Le Lean numérique avant l'heure : La révolution OpenERP (Odoo)
En 2007, une PME industrielle classique de 10 personnes embauchait au moins une à deux personnes pour gérer les achats, la facturation, les rappels et le suivi des stocks. Nous avons refusé ce modèle.
Dès 2007-2009, nous sommes devenus pionniers en Suisse en déployant OpenERP (devenu Odoo aujourd'hui) pour piloter l'intégralité de Mecatis.
Zéro personnel administratif : Les ingénieurs et les monteurs saisissaient leurs heures, leurs achats et leurs consommations de pièces directement dans le système.
Transparence totale pour le client : Dès 2009, nos clients pouvaient suivre en ligne et en temps réel l'avancement de la fabrication de leur machine, de la commande de matière aux tests finaux.
Maîtrise des flux : Nous avons géré la logistique de dizaines de machines spéciales et de portiques sans perdre un composant ni doubler un stock.
C'est là que j'ai compris que la digitalisation n'est pas un gadget IT, mais le squelette opérationnel de la rentabilité.
Bilan de la phase 1 : Ce que le « Doer » retient de ces 9 ans
Sans ces 9 années d'intégration, je n'aurais jamais eu la maturité technique pour aborder la suite.
La légitimité vient du terrain : On ne peut pas diriger des ingénieurs ou conseiller des Conseils d'Administration si l'on n'a pas connu la frustration d'une broche qui chauffe ou d'un automate qui plante à 22h la veille d'une livraison.
L'efficience est une mentalité : Réduire les coûts de structure, supprimer la paperasse stérile et utiliser des logiciels libres standards permet d'allouer 100 % de la valeur à la création technique.
L'écoute du besoin client : L'industrie n'a pas besoin de technologies compliquées ; elle a besoin de solutions fiables qui résolvent un problème économique précis.
En 2016, forts de cette maîtrise complète de la chaîne de valeur (développement, fabrication, montage, ERP, maintenance), nous étions prêts pour l'étape suivante. Un projet issu des laboratoires de la HE-Arc est venu frapper à notre porte : un centre d'usinage 5 axes pas plus grand qu'une machine à café.
Il était temps de passer du statut d'Intégrateur à celui de Constructeur.
À VOUS LA PAROLE
Pour les dirigeants et responsables d'atelier qui me lisent : votre organisation actuelle s'appuie-t-elle sur des outils simples et intégrés, ou passez-vous encore trop de temps à compenser par de l'administratif les faiblesses de votre outil de production ?